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«Car je soutiendrai toujours qu'en parlant d'eux-mêmes, les grands hommes parviennent à se dépasser et les hommes quelconques à devenir quelqu'un. En effet, il s'agit d'un domaine où les passions, l'intérêt, la profonde connaissance, etc., ne laissent pas de place à l'affectation, à la sophistication, etc., c'est-à-dire à ce qui corrompt au plus haut point l'éloquence et la poésie; en effet, on ne peut se contenter de lieux communs lorsqu'on parle de soi : ce sont la nature et le cœur qui dictent nos propos, et l'on parle avec inspiration, plénitude, passion. Ainsi, quand on dit qu'il est utile aux écrivains de traiter de sujets d'actualité, on devrait dire qu'il leur est plus utile encore de parler d'eux-mêmes, même si parler de soi ne semble pas à première vue intéresser les auditeurs, mais il n'en est rien.» Giacomo Leopardi, Zibaldone, p.29

jeudi 27 avril 2017

Comment la Mort m'a échappé

Description de la Mort (je l'ai vue!!!).

À venir...

mercredi 26 avril 2017

Le sexe et la merde

Réflexion sur les niveaux de langue...

Je comprends maintenant le pourquoi d'Annie Sodomie...

à venir...

mardi 25 avril 2017

L'homme soumis au Calcul

La domination planétaire du Calcul (le nouveau dieu) ou Big Brother exposant 666.

à venir...

Dialogues entre moi et Dieu

à venir...

La soif de savoir

Scène du film Ex machina
Qu'est-ce que la soif de savoir?

Chez moi, elle est sacrée. C'est un aiguillon qui me taraude sans cesse, ne me laisse pratiquement jamais de répit.

Je suis ce qu'on appelle un «chercheur de vérité», et on ne fait jamais la vie facile à ce type de personne.

Je veux connaître la vérité du monde, de la vie, de l'univers, bref, de tout. En ce sens, pour presque quiconque, je suis un emmerdeur de première catégorie. Pourquoi je suis un «emmerdeur»? -Parce que je suis un casseur de certitudes.

Les jeunes commencent à m'écouter comme un sage quand je parle, mais un sage qu'on ne fréquente pas trop longtemps, parce qu'ils se comparent encore à moi. Ce n'est que lorsque je serai rendu vieux qu'on commencera à m'écouter avec un peu de bonté, car je serai alors rendu une vieille carcasse physiquement indésirable.

Ce qu'on dit n'est pas si vrai si on peut encore être un objet d'envie.

Mais personne ne se doute de la somme de travail et de souffrance que cela prend pour être «beau» intérieurement. Ils voudraient avoir les deux sans travailler ni souffrir, mais tout ce que je vois ce sont des gens sans passion, sans volonté... sans sérieux.

On m'envie et me déteste, en vain. Pendant ce temps-là, tous les ponts sont coupés, et quand je serai devenu itinérant, on dira: «Ah lui! C'est un sage, mais il n'est plus bon à rien. Vois où sa sagesse l'a conduit... J'aime mieux être fou. Oublions-le.»

Ceci est la vérité.

On pense qu'il y a quelque chose de solide à quoi s’agripper là-dehors, mais la cruelle vérité est qu'il n'y a rien. Et bientôt nous découvrons que nous sommes sur le rebord d'un pic glacé perdu dans une nuit noire d'hiver, perdu parmi d'autres pics, et qu'il n'y a rien pour nous retenir, parce que nous avons perdu nos piolets, et nous glissons, sans espoir. Nous pouvons à ce moment prédire notre mort avec certitude. Notre mort n'est plus cachée dans un horizon indéterminé, vague: nous l'avons en face de nous, et elle nous terrifie.

C'est cela la «réalité»: ne pas avoir les pieds à terre.

Lorsqu'on est au sol «en toute sécurité», bien au chaud dans ses fausses certitudes, on est aussi mort que celui qui a glissé du pic.

Au sol on trouve les clounes. Ceux qui vont s'amuser avec toi, ceux qui s'amusent avec tout finalement, parce que tout ce qui compte, ce n'est pas l'encombrante «vérité», mais eux et leur petit moi.

Ils sautillent comme des punaises de lit à la surface du globe, mais tout ce qu'il y a de plus important, c'est quand même eux.

Ils n'aiment rien à part se regarder le nombril, sont imperméables autant à l'amour qu'au savoir, parce qu'ils sont incapables des deux, puisque tout ce qu'ils ont besoin de savoir c'est si on les admire eux. Pourquoi on les admirerait? -Tout simplement parce qu'ils sont célèbres. Ils veulent être célèbres pour leur célébrité... Y a-t-il quelque chose de plus mesquin et idiot? Et pourtant...

Un jeune avec un cellulaire aujourd'hui se sent comme le roi du monde: il pense tout connaître. En effet, il a accès à une masse infinie de données en pitonnant sur Google. Mais a-t-il accès à la «vérité»? Il ne saurait le dire... On parle ici seulement d'une vérité factuelle, alors vous imaginez pour les vérités de deuxième et troisième degré... C'est pourquoi l'on ne cherche plus, dans ces conditions, à véritablement savoir: on veut juste jouer la comédie du savoir. On va prendre ses informations dans des résumés et on les débite en affichant des airs profonds: notre quête de savoir s'arrête là.

Quand je fais des cours de science et qu'une connaissance vient à l'apprendre, elle me demande toujours pourquoi je fais ce cours, dans quel but? Et lorsque je réponds que je le fais «pour le fun», je suis sûr qu'on ne me comprend pas et qu'on pense que je suis une sorte de débile mental.

Quand on vit dans ce monde-là, on peut être sûr de vivre dans un monde totalement aliéné et réifié.

Aliéné à un point tel, qu'il n'y a plus aucune trace de l'aliénation. Un peu comme les juifs qui ont décidé de s'intégrer aux autrichiens catholiques pour éviter les persécutions, et qui deviennent, au fil des générations aliénées, de purs autrichiens catholiques antisémites... Il n'y a plus moyen de dire et de faire croire aux petits-enfants qu'ils furent un jour de vrais juifs...

Lorsque je parle de la «soif de savoir», mon intention n'est pas de vanter la science. Je suis tombé sur un passage intéressant et étonnant d'une biographie de Wittgenstein (que je suis en train de démolir...): «Je me promenais dans Cambridge et en passant devant une librairie, j'ai vu dans la vitrine des portraits de Russell, Freud, Einstein. Un peu plus loin, dans une boutique de musique, j'ai vu des portraits de Beethoven, Schubert et Chopin. En comparant ces portraits, j'ai ressenti intensément la dégénérescence terrible de l'esprit en moins de cent ans.»

En effet, comme l'auteur de la biographie le dit, mais avec une certaine ironie: «Quand les scientifiques prennent les commandes, la grande figure ne trouve plus sa place dans le courant de la vie, et il est forcé à la solitude. Il peut seulement ranger sa chambre en se déplaçant à petits pas, et ne pas s'approcher de toutes les maisons qui se construisent autour de lui.»

Nietzsche dit aussi des choses semblables, qu'au fond, il est besoin d'«esclaves» (comme en Grèce antique) pour supporter la classe des natures supérieures, et rendre ainsi possible la «culture». Le paradoxe ici, c'est que la plus haute culture doive reposer sur la plus basse barbarie. Nietzsche soulève ce problème, mais sans plus, semble-t-il. Il se contente de constater le tragique du problème.

Il est possible, en effet, que la culture n'ait pu se construire que grâce au «temps libre». N'importe quel génie, s'il n'a pas de temps libre, ne pourra rien faire de son génie. Mais alors son «génie» est-il imputable au temps libre qu'il a pu trouver, ou aux esclaves qui font les «basses besognes» à sa place? Il est tentant de penser aujourd'hui que s'il a pu se hisser si haut, c'est grâce aux «nains» qui sont dessous lui.

C'est pourquoi aujourd'hui, tout le monde doit travailler. Mais pendant ce temps, on a oublié le savoir.

En fait, nous n'avons rien oublié, puisque nous ne savons même plus ce qu'est le savoir.

Ce que je ressens, quand je parle avec la jeune génération, c'est que la vérité n'est plus en soi, en partie à cause de la volonté d'évacuer toute forme de religion, mais dans l'extérieur: l'être humain devient écran, surface mobile, changeante, en un mot: comédie. Nous sommes tous des comiques, et c'est aussi pourquoi les comiques sont tant valorisés.

Cela se confirme aussi au niveau psychique: le déficit d'attention galopant.

Le déficit d'attention est typique d'un écran sur lequel bougent en tout temps des images, des motifs, des couleurs. L'écran n'a pas de profondeur, n'a pas d'intérieur. Comme disait Sartre: «il n'y a rien derrière les phénomènes, tout est dans la surface», et tout en disant cela, il réfléchissait profondément... C'est en partie en cela que consiste le suicide intellectuel des intellectuels, et du monde en général.

Avec toutes ces belles pensées profondes, nous assistons aujourd'hui à une «aliénation inversée»: au lieu d'être coupés de l'extérieur, coupés de l'objet, nous sommes entièrement dans l'extérieur, dans l'objet. C'est pourquoi l'extroversion est si valorisée, et pourquoi les introvertis sont vus comme de pitoyables losers qui doivent être rééduqués, en apprenant à s'exposer, à s'offrir en spectacle comme des putes, sans rien avoir à cacher.

Nous nous plaignons du manque de vie privée, mais s'il n'y a plus de «vie privée», c'est parce que nous sommes tous déjà «pornographiques». Il n'y a qu'à se promener sur la rue pour voir ce que les gens font devant tout le monde (sans que ça ne dérange personne d'ailleurs).

Nous nous plaignons du «manque de temps», mais nous sommes pressés de répondre au prochain courriel qui est absolument insignifiant.

Le manque de temps n'existe pas réellement. Le manque d'intelligence, par contre, lui, est bien réel.

Ce à quoi je veux en venir, c'est que sous couvert de «science» et de grande intelligence, nous sommes en train de nous faire organiser.

En tant que population, nous devenons «un seul individu», et ceci est bien visible et palpable. C'est pourquoi nous sommes indifférents pour les terroristes. Nous pensons qu'ils s'en prennent à n'importe qui, au hasard, qu'ils sont «fous», mais non: ils s'en prennent toujours à un seul individu sur un territoire donné.

De même, aujourd'hui, où l'oppression est si universelle, nous pensons travailler à chaque fois pour des employeurs différents, mais en réalité, nous ne travaillons toujours que pour un seul employeur. Cela est possible grâce aux moyens de contrôle, grâce à l'informatique, grâce à la science. Il suffit d'avoir une seule tache à son dossier dans un seul emploi pour ne plus pouvoir en trouver par la suite.

Voyez-vous, ce n'est pas que la science soit mauvaise en soi, ni qu'elle ne soit ni bonne ni mauvaise et que ça ne dépende que de «l'utilisation qu'on en fait», ça va, en fait, beaucoup plus loin que cela...

Tellement plus loin...

En fait, tout ce qu'on peut dire aujourd'hui de vrai, sera faux dans quelques mois, peu importe qu'on soit un génie ou non, et cela aussi, c'est grâce à la science. Vous pouvez donc vous imaginer que ce que Wittgenstein a dit dans les années trente n'est plus vrai depuis longtemps, et vous avez raison.

N'importe quel jeune d'aujourd'hui avec son cellulaire branché sur Google est donc en droit de mépriser l'ancienne génération qui savait lire et écrire, et qui aimait les auteurs anciens. Cette génération a pleinement le droit de nous rire dans la face...

Et c'est déjà en soi assez plaisant de rire, n'est-ce pas? Pourquoi donc alors ne pas en rester là?

Ce n'est pas ce que l'on veut après tout, de la comédie?

On veut bien rire, et voilà: on revient à Nietzsche avec son «dernier homme»...

On croit invalider un penseur en pitonnant deux trois mots dans Google, mais voilà qu'il revient, tel un virus, par-delà le tombeau...

C'est aussi en partie cela la réification du savoir.

Comme si tout ce qui ne se laissait pas prendre des deux mains n'était pas du savoir.

Le véritable savoir est vivant, parce qu'il se passe dans un cerveau, pas dans des bases de données.

Dans des bases de données, on trouve des «informations», pas du savoir. Le savoir est un processus: la digestion et l'assimilation des «informations». Le savoir est aussi un processus amoureux lorsqu'il s'agit de création, comme la conception d'un bébé.

Si nous ne pouvons ou ne voulons aujourd'hui que glisser à la surface des informations, et des relations, comme des gens qui ne veulent pas s'engager, il ne peut plus y avoir de savoir.

Le savoir est un travail de distillation lent et laborieux: il doit aussi être fait avec amour pour être valable, au risque de ne faire que de la merde.

Mais les progrès scientifiques qui ont poussé sur ce travail comme des champignons, encouragent maintenant la facilité. Ce qui a pour conséquence que la science devient de plus en plus mécanique, ainsi que l'homme.

Cette mécanicité et cette unicité de l'homme actuel, et son enfermement dans le «contrôle total» qui en résulte, c'est la conséquence d'une exposition prolongée aux produits de la science, au progrès.

Que le progrès soit bon ou mauvais en soi, ou que ce soit seulement l'utilisation que l'on fasse de la technique qui soit bonne ou mauvaise, cela ne change rien au fond du problème.

L'homme industriel est devenu une seule surface épurée et pornographique, mécanique et malléable à l'infini.

Il est une parodie d'humain.

Et l'on ne pourra rien changer à cela, parce que les rares écervelés qui croient encore qu'ils sont des humains seront liquidés par la masse qui croit dur comme fer pouvoir être une machine.

Comme les anciens juifs devenus catholiques et antisémites qui veulent éliminer les vrais juifs, nous sommes si bien intégrés à la technique que nous ne savons même plus ce qu'est l'humain et cherchons plutôt, inconsciemment peut-être, à l'éliminer, comme un corps étranger, un alien.

Et voilà que nous arrivons à ce suprême paradoxe, néanmoins, terriblement vrai:



«Le plus étranger est le plus identique à soi.»